4e DIMANCHE DE PÂQUES B

Tous les ans, au quatrième dimanche de Pâques, la liturgie nous propose de méditer, grâce à l’évangile de Jean, sur le fait que Jésus ressuscité est « le vrai berger, le bon berger, le vrai pasteur ». C’est un titre habituel du Dieu d’Israël qui se présente ou est présenté souvent comme le seul pasteur authentique de son Peuple.

Or, nous devons faire attention à ce terme, qui peut être vite dévoyé ou perverti et devenir un attribut dictatorial : on sait ce qu’a été le Führer, on sait ce qu’a été le Duce, ou le Conducator… Nos communautés chrétiennes ne sont pas toujours à l’abri, du reste, de ce dévoiement : les « Bergers » de certaines communautés, hélas, se sont avérés quelquefois être de faux bergers mais de vrais prédateurs.

En quoi le Christ est-il le « vrai berger » ? Il le dit lui-même : en ce qu’il donne sa vie pour ses brebis, et en ce qu’il connaît les brebis. Il donne sa vie : il est à fois l’agneau immolé et le berger, et c’est parce qu’il est l’agneau qu’il devient le berger authentique. Et il connaît les brebis : derrière ce verbe, il faut entendre le substrat sémitique (‘yada), qui désigne une connaissance de l’intimité de l’autre, une connaissance dans et par l’amour. La légitimité du berger, en christianisme, est indissolublement liée au don qu’il fait de sa propre vie pour ses brebis, au dessaisissement de sa vie pour elles.

Ceux qui dans l’Eglise représentent sacramentellement ce Christ Pasteur, ce Christ Berger, à savoir les prêtres et les évêques, sont conviés à vivre pareille authenticité. La légitimité de leur ministère s’enracine dans la vérité du don d’eux-mêmes. C’est ainsi que nous devons prier pour que ce ministère soit aujourd’hui encore honoré dans nos communautés chrétiennes : que les évêques et les prêtres fassent, pour répondre à un appel du Seigneur, le don de toute leur vie à ce Seigneur et à son Peuple. Qu’ils renoncent dès lors absolument à toute velléité de mainmise sur celles et ceux qui leur sont confiés.

TROISIEME DIMANCHE DE PÂQUES B

Cette apparition du Ressuscité aux Onze apôtres conclut pratiquement l’évangile de Luc. Elle est aussi un résumé de la foi chrétienne et de la mission actuelle des baptisés.

Jésus ressuscité d’abord donne aux siens des signes qui attestent la réalité de sa présence : non, il n’est pas un esprit, il a « de la chair et des os », il est bien le Jésus qui a été crucifié : les plaies, les stigmates de son corps en témoignent. Et il leur est présent avec son corps relevé de la mort : il mange devant eux le poisson partagé, et on ne mange qu’avec un corps. Sous la plume du même saint Luc, qui rédige aussi les Actes des Apôtres, nous lisons le témoignage de Pierre : se souvenant sans doute de cette rencontre, il dira « nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection des morts ! » Nous n’avons plus, nous, le bénéfice des apparitions. Mais les signes qui ont permis aux premiers témoins de le reconnaître, et de passer de l’incrédulité à la foi, nous sont toujours donnés en Eglise : les stigmates de la Passion, nous les reconnaissons dans nos propres blessures et dans les innombrables plaies du monde. Le repas partagé n’est-il pas ce qui nous rassemble ici ce matin ?

Mais le Ressuscité offre aux siens encore une autre clé de reconnaissance : l’Ecriture. Ce qui lui est arrivé dans sa passion et sa résurrection accomplit, dit-il, les Ecritures : la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes l’annonçaient et il leur reviendra, à eux les Apôtres, de le montrer à celles et ceux qui à travers eux bénéficieront de l’annonce pascale. La foi qui nous rassemble ce matin se forge aussi à travers la lecture sans cesse reprise des saintes Ecritures, une lecture à travers laquelle nous rencontrons le Christ vivant.

Enfin, les Apôtres sont envoyés en mission : à toutes les nations, au nom du ressuscité, ils prêcheront désormais « la conversion et le pardon des péchés », car ils sont les témoins privilégiés de l’œuvre de Dieu et bénéficieront de l’Esprit qui leur est promis.

Passer, grâce aux signes reçus, du doute à la foi ; lire et relire encore les Ecritures pour y rencontrer le Vivant de Pâques ; recevoir la mission de porter au monde cette Bonne Nouvelle. C’est notre vocation chrétienne, aujourd’hui !

DEUXIEME DIMANCHE DE PÂQUES

Dans l’évangile de Jean, plusieurs personnages sont en quelque sorte des « personnages-portes » : ils nous représentent et nous permettent d’entrer nous-mêmes dans le récit évangélique.  Ainsi Nicodème, ce chercheur du Christ dans la nuit, que nous sommes tous un peu.  Ainsi le « disciple bien-aimé », que nous sommes tous également.  Ainsi Thomas l’Apôtre, dont l’évangéliste prend du reste le soin de donner le surnom « Didyme », et sa signification « Jumeau » : oui, Thomas est notre jumeau. Tandis que nous célébrons le mystère central de notre foi, il nous représente en effet, nous qui doutons comme lui et qui comme lui voudrions avoir des preuves de la résurrection de Jésus.

Mais il n’y a pas de preuve ! Il y a des signes, qui ne conduisent à la foi que dans un saut, un « saut de l’ange », un saut périlleux, qui constitue la démarche de foi elle-même. Le ressuscité va montrer à Thomas les signes qu’il réclame : les plaies des mains, des pieds et du côté transpercé. L’évangéliste ne dit pas si l’Apôtre, qui avait déclaré vouloir « toucher » ces plaies, est allé jusque là, et peut-être pas : voyant ces signes,  il a en effet risqué lui aussi le saut de la foi, et sa déclaration magnifique en témoigne.  Jésus est pour lui, désormais et pour toujours, « son Seigneur et son Dieu ! »

Même si l’on nous mettait devant les yeux de prétendues « preuves » de la résurrection, nous ne pourrions pas faire l’économie de la foi. Même si, par exemple, le Saint Suaire de de Turin était bien celui du Christ, il ne serait jamais qu’un signe parmi d’autres. Et ces signes, nous les connaissons aujourd’hui encore : les plaies du Christ, ce sont les plaies du monde, qu’il a prises en sa chair pour qu’elles deviennent les siennes et se transforment en lui en plaies d’amour, en offrande. Les plaies du Christ, ce sont nos plaies intérieures, et jusqu’à notre péché lui-même, qui a été cloué à la Croix avec son corps. Ce sont aussi nos désordres et nos injustices, nos guerres et nos drames, qu’il a récapitulés dans le don de sa Vie dans la Croix du Vendredi Saint pour qu’elles deviennent lumineuses au matin de Pâques. Ces plaies, nous les rencontrons chaque jour en nous et autour de nous. Ce sont les signes qui nous sont donnés aujourd’hui, pour que, comme Thomas notre jumeau, nous fassions le saut de la foi et proclamions avec lui : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

DIMANCHE DE LA RÉSURRECTION

     Chaque année, la liturgie nous offre la joie de célébrer le cœur de notre foi : la résurrection de Jésus, le Christ, notre Sauveur. Les textes évangéliques qui nous présentent cette foi sont de deux types : les récits tu tombeau vide (comme celui que nous venons d’entendre, en saint Jean) ou les récits d’apparition du Ressuscité.

     Les récits du tombeau vide commencent par une douloureuse surprise : fallait-il qu’à la mort ignoble du bien-aimé s’ajoute le drame de l’enlèvement, du rapt, de son corps ? « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé » : décidément, la Madeleine ne pense pas d’emblée à la résurrection de Jésus.

     Il va falloir un acte de foi : l’Eglise – Pierre et « le disciple que Jésus aimait », c’est-à-dire peut-être Jean, sans doute tout disciple (tout disciple n’est-il pas « celui que Jésus aime » ?) –  l’Eglise, donc, doit courir pour voir d’abord et constater les signes qui sont donnés : oui, le tombeau est vide, et les linges mortuaires sont rangés, voilà ce que constate Pierre, qui est entré le premier. Mais il faut que « le disciple aimé », tout disciple, donc, vous et moi, aille plus loin et fasse néanmoins un acte de foi : « il vit et il crut. » La vision, le constat, ne remplaceront jamais le libre acte de foi en la résurrection de Jésus.

     Voilà ce qui nous est demandé à nous aussi ce matin. La résurrection de Jésus demeurera toujours une énigme qui ne se dévoile que dans la foi, dans le saut de la foi. Même si elle était « prouvée » scientifiquement (on songe, par exemple, à tous les commentaires qui entourent le linceul de Turin), cela ne suffirait pas. La résurrection sollicite notre foi, notre liberté : voulons-nous, ce matin encore, consentir à la Vie nouvelle qui s’ouvre à nous, qui triomphe de toute forme de mort, non seulement corporelle mais aussi spirituelle et morale ? Voulons-nous, comme les baptisés de Pâques l’ont fait cette nuit dans cette église, faire ou refaire le saut de la foi qui transfigure notre existence, et la rend ouverte et accueillante à l’œuvre de Dieu en nous ?

     Voulons-nous être des enfants de Pâques ?

DIMANCHE DES RAMEAUX ET DE LA PASSION DU SEIGNEUR

      Dans la version que nous venons d’entendre, selon saint Marc, de la Passion de Jésus, un détail lui est particulier : l’énigme du jeune homme qui, au Jardin des Oliviers, au moment de l’arrestation, « s’enfuit tout nu ». On a fait de nombreuses hypothèses sur l’identité de ce jeune homme – on a quelquefois pensé qu’il s’agissait de l’évangéliste lui-même. Les choses s’éclairent si l’on se rend compte que ce jeune homme réapparaît, plus loin dans le récit, au joyeux matin de la Résurrection : nous lirons cela dimanche prochain. Il est… présent dans le tombeau, c’est lui, et non des anges comme dans les autres évangiles, qui accueille les femmes venues de grand matin embaumer le corps du supplicié. Le grec du reste utilise le même terme (neaniscos). Là, il n’est plus nu, mais vêtu, d’une grande robe blanche.

     Faisons donc cette hypothèse : ce jeune homme, c’est nous, ce sont les catéchumènes et les baptisés qui, au terme du Carême, sont invités à suivre Jésus dans sa Passion et sa résurrection. La Passion de Jésus d’abord nous dépouille, nous met à nu, ôte de nos corps et de nos vies la dérisoire protection que nous voulons sans cesse avoir sur nous, mais qui ne nous protège de rien : la mort un jour nous rattrapera, et n’avons-nous pas entendu la monition du prêtre qui, au début du Carême, imposant les cendres sur nos fronts, nous a avertis : « Souviens-toi que tu es poussière, et que tu retourneras à la poussière ! » ? Oui, fragilité extrême de l’humain, de chacune et chacun de nous : devant la vie et la mort, en effet, nous sommes nus !

     Mais la traversée du tombeau (des eaux baptismales dans lesquelles nous fumes plongés) nous ressuscite avec le Christ, nous revêt d’un autre vêtement, plus resplendissant, plus glorieux : avec lui nous ressuscitons et pouvons annoncer aux femmes venues embaumer ce qui restait de nous, que nous sommes revêtus avec le Christ d’une vie nouvelle. C’est le même jeune homme (neaniscos donc, encore) qui fait cette annonce aux femmes et, à travers elles, l’entière humanité !

     Vivons la Passion avec Jésus pour ressusciter avec lui !

5e DIMANCHE DE CARÊME B

     Qu’est-ce qu’être chrétien ? C’est suivre le Christ jusqu’au bout, jusqu’à ce que lui-même appelle son « heure » dans l’évangile de Jean. Cette « heure », elle n’était pas, disait-il, « encore venue » lorsqu’à Cana sa mère l’invita néanmoins à en montrer le premier signe, celui de l’eau changée en vin, figure déjà du sang versé et de la surabondance du salut. Cette « heure », c’est l’heure de la Croix, qui est en même temps l’heure de sa gloire véritable. C’est l’heure du don de sa vie en plénitude, l’heure de l’offrande de cette vie jusqu’à la mort acceptée par amour de l’humanité : vie qui ressemble à un grain de blé tombé en terre, qui doit mourir pour devenir semence d’une abondante moisson réconciliant dans l’amour les juifs et les païens.

      On réduit trop souvent la foi chrétienne, ou plutôt encore la « Voie » chrétienne, à une morale. Or, elle est d’abord un salut qui s’origine dans le don d’amour de Dieu, manifesté jusqu’à l’extrême en Jésus, en la mort douloureuse et injuste de Jésus, assumée par lui comme ultime manifestation de cet amour. Croyons-nous, comme chrétiens, que l’amour, cet amour-là, est le seul capable d’être victorieux du mal du monde ? Nous sommes souvent choqués par ce mal qui parasite le monde et dont nous voyons chaque jour les manifestations dévastatrices : guerres et conflits qui semblent insolubles et engendrent leurs cortèges de souffrances humaines, de morts et de personnes déplacées, jetées sur les chemins de l’exil. Injustices dans la répartition des biens de cette terre qui pourtant, pour reprendre les propos souvent répétés de notre pape, est « notre maison commune ». Et tant et tant de souffrances dont les causes sont finalement la dureté du cœur humain, là où se nichent ses complicités avec le mal du monde… Oui, cela nous choque souvent et nous pensons que Dieu reste étranger à ce mal, ou même indifférent, ou impuissant : soit il ne veut rien faire pour le contrer, soit il ne peut rien y faire ! Notre montée vers Pâques nous fait rencontrer une nouvelle fois, pourtant, l’origine du vrai salut, du seul salut offert au monde par Dieu : l’amour du Père manifesté par le don du Fils, le don de sa vie, jusqu’au bout, lui qui ne s’est pas attaché à sa vie en ce monde, et par ce don a vaincu le mal à sa racine.

     Le christianisme n’est pas d’abord une morale, mais un salut – ce salut-là, offert à tous, gratuitement, pour lequel nous rendons grâce !

4e DIMANCHE DE CARÊME B

     Dans l’évangile de Jean, un curieux personnage apparaît à trois reprises : Nicodème, un pharisien qui est venu de nuit trouver Jésus. De nuit, pour qu’on ne le reconnaisse pas, bien sûr. Mais aussi parce qu’il nous représente tous, nous qui marchons, chacune et chacun dans sa nuit, à la rencontre de la lumière. On retrouvera Nicodème au milieu de l’évangile, quand on nous racontera qu’il s’oppose au jugement des autres pharisiens sur Jésus. Et à la fin, quand on le décrit apportant les parfums destinés à embaumer le corps du Crucifié. Au début, donc, cet « adorateur nocturne » a une longue conversation avec Jésus qui lui a dit qu’il devait « renaître d’eau et d’esprit ». Et nous venons de lire la fin de cette conversation, dans laquelle Jésus évoque sa Croix à venir : il faut, dit-il, que le Fils de l’Homme soit élevé car c’est ainsi que sera manifesté l’incroyable amour de Dieu pour le monde, un amour sauveur pour celles et ceux qui accepteront de tourner leur regard et leur vie vers la Croix du Christ, et ainsi échapperont aux ténèbres et au jugement.

     Voilà des propos bien graves, qui pourtant résument en eux notre itinéraire chrétien. D’abord, il s’agit d’un émerveillement devant l’amour de Dieu : « Dieu a tant aimé le monde… » On entend là, déjà, ce que reprendra le début du récit de la Passion : « Lui qui avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout. » Les chrétiens ont souvent tendance à détester le monde, « leur » monde, à le condamner, et certes ce que nous en voyons et connaissons pourrait nourrir ce pessimisme en nous : partout, des conflits, des guerres en cours ou qui menacent, des injustices. Ce monde est-il aimable ? Pour Dieu, oui, malgré tout, envers et contre tout, ce monde est aimable : « Dieu a tant aimé le monde… » Dieu ne désespère ni du monde ni de l’humanité, il les regarde avec tendresse et dans un dessein de salut. Pour cela, il donne tout, il donne son Fils bien-aimé et ce don total s’exprimera en plénitude à la Croix.

     Les hommes accueilleront-ils ce salut, se retourneront-ils vers lui ? C’est la conversion demandée à chacun, dans l’intimité de son cœur : s’exposer à cette source de lumière et de bonté qu’est la Croix, pour être guéris du mal qui les ronge, comme les fils d’Israël au désert regardaient vers le serpent de bronze dressé par Moïse pour être guéris de leur maladie. Ce retournement est source de vraie joie, de vraie Laetare !

3e DIMANCHE DE CARÊME B

     La liturgie, à partir de ce dimanche, « entoure » la célébration des fêtes de Pâques par la lecture et la méditation de l’évangile de Jean (à quelques exceptions près), évangile que nous lirons pendant une grande partie du temps pascal, jusqu’à la Pentecôte. Mais surtout, évangile tardif, qui suppose connus les trois autres et entend nous introduire davantage encore dans le mystère de Jésus, dans l’énigme de sa personne. Le geste prophétique que nous venons de lire, rapporté au seuil de ce texte, est une première initiation à ce mystère : Jésus vient purifier le Temple pour dire qu’il est le Messie attendu. Et lorsqu’on lui demande un signe de cette autorité qu’il s’arroge, il donne, sans être compris, le signe de sa passion et de sa résurrection à venir : le Temple, c’est lui, c’est son corps, qui sera détruit et relevé en trois jours. Et c’est dans cet événement que se jouera le salut du Peuple et du monde.

     Avouons-le : il est difficile pour nous encore de prendre la mesure de cette prétention de Jésus, d’accepter qu’en un homme historiquement situé, Dieu offre à tous les êtres humains de tous les temps et de tous les lieux la puissance de son salut. Et, surtout, qu’il l’offre à partir du rejet, de la passion, de la mort et de la résurrection de cet homme ! Saint Paul, dans la Première Lettre aux Corinthiens, et précisément dans le passage que nous entendions en deuxième lecture, résume bien cette difficulté. En quelques versets remarquables, il dit la spécificité du salut chrétien par rapport à d’autres espérances. Les Juifs, dit-il, réclament pour croire des signes extraordinaires de puissance – et, avouons-le, il y a « du Juif » en nous, quelqu’un qui voudrait sans cesse un miracle extraordinaire pour étayer sa foi ! Les Grecs (les « païens »), eux, cherchent une sagesse – et, avouons-le, il y a du « Grec » en nous, quelqu’un qui pour admettre la foi veut qu’elle soit rationnelle. Mais… Celui que nous, nous déclarons être « le Messie », « le Sauveur », c’est… un homme crucifié : le contraire d’un signe de puissance, le contraire d’une sagesse humaine. Pour nous, toutefois, les chrétiens, il est Christ : puissance de Dieu, sagesse de Dieu. Cette faiblesse de Dieu est en effet plus puissante que toutes les manifestations extraordinaires réclamées par les Juifs ; cette folie de Dieu – oui, ce Dieu-là, notre Dieu, est « fou », « fou d’amour » – est plus sage que toutes les sagesses du monde réclamées par les Grecs. Nous n’aurons jamais fini de nous convertir à cette puissance et à cette sagesse inédites.

2e DIMANCHE DE CARÊME B

     Après avoir, une première fois, annoncé à ses disciples sa passion future et sa résurrection, Jésus dévoile à trois privilégiés, Pierre, Jacques et Jean – ceux-là même qu’il prendra avec lui au Jardin d’agonie – quelque chose de son identité divine : associés à la vision de sa gloire, ils le verront aussi dans sa plus grande désolation. Dans l’évangile de Marc, on ne dissocie jamais la gloire et le dépouillement et, du reste, ces privilégiés ne pourront rien dire de ce qu’ils ont vu sur la montagne avant la résurrection…

     Dans notre itinéraire de Carême, c’est nous qui, ce dimanche, sommes associés à cette vision, comme les trois privilégiés d’alors. Dans ce chemin qui nous conduit vers Pâques, le Christ se montre à nous dans son identité de Messie : oui, en lui s’accomplissent les prophéties et la Torah, d’où la présence à ses côtés d’Elie et de Moïse. Oui, la nuée divine atteste qu’il est pour toujours « le Fils bien-aimé ». Cette vision éphémère est en quelque sorte offerte aux trois disciples pour les réconforter après l’annonce de la Passion à venir : Dieu est à l’œuvre en Jésus, même et peut-être surtout dans ses moments d’agonie.

     Notre itinéraire de Carême résume en quelque sorte notre existence entière à la suite du Christ. Et, nous aussi, nous avons besoin d’être réconfortés dans cette existence chrétienne, où il peut nous sembler si souvent que Dieu s’est comme retiré de nous et du monde, qu’il n’est plus à nos côtés, qu’il s’est absenté pour toujours et que le mal est victorieux. Dans nos vies, nombreuses sont les situations où nous croisons des êtres humains « défigurés » par les injustices, les addictions, les exils forcés, qui semblent vaincus par la violence partout à l’œuvre. Et nous savons bien que les racines de ce mal multiforme se trouvent d’abord dans nos cœurs, eux-mêmes si souvent « défigurés » par nos égoïsmes de toutes sortes. Ce deuxième dimanche de Carême nous invite à entrevoir la gloire de Dieu déjà victorieuse dans le Christ, cette gloire qui éclatera à Pâques, et qui est dès maintenant capable de « transfigurer » ce qui en nous et autour de nous est ainsi « défiguré ».

     En mettant nos pas dans ceux des trois disciples privilégiés, nous repartons remplis d’une espérance nouvelle dans la Voie chrétienne, associés déjà à la splendeur du salut offert dans le Christ, même et surtout quand notre marche est une marche à tâtons dans le désert de nos vies.

1er DIMANCHE DE CARÊME  B 

     Le temps du Carême est, dans l’histoire liturgique de l’Eglise, d’abord le temps d’ultime préparation des catéchumènes à leur baptême, qui sera célébré durant la Vigile de Pâques. Et même s’il est vécu par des fidèles baptisés, il garde toujours cet enracinement baptismal et nous reporte au baptême reçu parfois il y a bien longtemps, mais qui continue d’être aujourd’hui en nous la source toujours jaillissante de notre vie chrétienne. La traversée des eaux du déluge par Noé, que nous rapportait le Livre de la Genèse dans la première lecture, et l’interprétation baptismale explicite qu’en donne Pierre dans sa Première Lettre, entendue dans la seconde lecture, nous reconduisent aujourd’hui à cette dimension première du Carême.

     Redécouvrir le baptême comme source en nous de la Vie, c’est aussi rejoindre Jésus dans le désert de ses tentations. Le baptême en effet nous a détournés d’un certain nombre de futilités et de dispersions, pour nous tourner résolument vers le Christ – dans l’Antiquité, les catéchumènes déposaient leurs vieux vêtements avant d’entrer dans la piscine baptismale et d’être ensuite revêtus d’un vêtement blanc, qui exprimait ce retournement, cette conversion et cette identité neuve du baptisé « ayant revêtu le Christ ». Le baptisé est ainsi associé au combat du Christ, pendant les quarante jours de désert qui inaugurent sa mission : assisté par les anges, il résiste aux tentations mondaines pour se consacrer à mettre ses pas dans les pas du Christ, à vivre comme lui « entouré de bêtes sauvages », c’est-à-dire dans un monde d’où la violence a disparu, à anticiper ce monde par ses résolutions et ses engagements.

     Le baptisé rejoint aussi la première proclamation de Jésus, son premier message : les temps sont accomplis, le Royaume est tout proche, il faut s’y convertir chaque jour, se détourner de tout ce qui lui est contraire pour croire à la Bonne Nouvelle, pour espérer contre toute espérance que le Royaume finira par vaincre les violences de toutes sortes qui se déchaînent dans le monde, comme les bêtes sauvages ont renoncé dans le désert à leur sauvagerie.

     Temps béni du Carême : vivons-le, unis aux catéchumènes de notre diocèse, comme un retour à la source. Détournons-nous de ce qui nous aliène. Rejoignons le Christ vainqueur qui nous libère de toute violence !